BECKETT - L’increvable désir

Auteur : Alain Badiou

Edition : Hachette Littératures 1995


Quatrième de couverture :

Beckett n’est pas l’écrivain du désespoir, de l’absurde, de l’angoisse, comme une lecture convenue et trop inspirée par les thématiques existentialistes des années 1950 l’a accrédité. Il n’est pas non plus farce, dérision, baroque moderne.

Dans ce bref essai, Alain Badiou présente un autre Beckett, dont le langage cherche à dire la densité et les failles de l’être humain. En quelques pages, il nous brosse un Beckett tendre et rugueux, soucieux de la beauté des mots, des impasses de la communication, et du surgissement de l’évènement.

Une brève anthologie complète cet essai.

Alain Badiou a enseigné la philosophie à l’ENS. Il est l’auteur de l’Etre et l’événement (le Seuil 2006) et, en « Pluriel » de Gilles Deleuze.

 

Extrait du livre : choix de proses

« Il faut continuer »

(…) c’est peut-être trop tard, c’est peut-être déjà fait, comment le savoir, je ne le saurai jamais, dans le silence on ne sait pas, c’est peut-être la porte, je suis peut-être devant la porte, ça m’étonnerait, c’est peut-être moi, ça a été moi, quelque part ça a été moi, je peux partir, tout ce temps j’ai voyagé, sans le savoir, c’est moi devant la porte, quelle porte, ce n’est plus un autre, que vient faire une porte ici, ce sont les derniers mots, les vrais derniers, ou ce sont les derniers mots, les vrais derniers, ou ce sont les murmures, ça va être les murmures, je connais ça, même pas, on parle de murmures, de cris lointains, tant qu’on peut parler, on en parle avant, on en parle après, ce sont des mensonges, ce sera le silence, mais qui ne dure pas, où l’on écoute, où l’on attend, qu’il se rompe, que la voix le rompe, c’est peut-être le seul, je ne sais pas, il ne vaut rien, c’est tout ce que je sais, ce n’est pas moi, c’est tout ce que je sais, ce n’est pas le mien, c’est le seul que j’ai eu, ce n’est pas vrai, j’ai dû avoir l’autre, celui qui dure, mais il n’a pas duré, je ne comprends pas, c’est-à-dire que si, il dure toujours, j’y suis toujours, je m’y suis laissé, je m’y attends, non, on n’y attend pas, on n’y écoute pas, je ne sais pas, c’est un rêve, c’est peut-être un rêve, ça m’étonnerait, je vais me réveiller, dans le silence, ne plus m’endormir, ce sera moi, ou rêver encore, rêver un silence, un silence de rêve, pleins de murmures, je ne sais pas, ce sont des mots, ne jamais me réveiller, ce sont des mots, il n’y a que ça, il faut continuer, c’est tout ce que je sais, il vont s’arrêter, je connais ça, je les sens qui me lâchent, ce sera le silence, un petit moment, un bon moment, ou ce sera le mien, celui qui dure, qui n’a pas duré, qui dure toujours, ce sera moi, il faut continuer, je ne peux pas continuer, il faut dire des mots, tant qu’il y en a, il faut les dire, jusqu’à ce qu’ils me trouvent, jusqu’à ce qu’ils me disent, étrange peine, étrange faute, il faut continuer, c’est peut-être déjà fait, ils m’ont peut-être déjà dit, ils m’ont peut-être porté jusqu’au seuil de mon histoire, devant la porte qui s’ouvre sur mon histoire, ça m’étonnerait, si elle s’ouvre, ça va être moi, ça va être le silence, là où je suis, je ne sais pas, je ne le saurai jamais dans le silence on ne sait pas, il faut continuer, je ne peux pas continuer, je vais continuer.

L’innommable, Minuit, 1949.

 

« Elle voit se lever Vénus »

De sa couche elle voit de lever Vénus. Encore. De sa couche par temps clair elle voit se lever Vénus suivie du Soleil. Elle en veut alors au principe de toute vie. Encore. Le soir par temps clair elle jouit de sa revanche. A Vénus. Devant l’autre fenêtre. Assise raide sur sa vieille chaise elle guette la radieuse. Sa vieille chaise en sapin à barreaux et sans bras . Elle émerge des derniers rayons et de plus en plus brillante décline et s’abîme à son tour. Vénus. Encore. Droite et raide elle reste là dans l’ombre croissante. Tout de noir vêtue. Garder la pose est plus fort qu’elle. Se dirigeant debout vers un point précis souvent elle se fige. Pour ne pouvoir repartir que longtemps après. Sans plus savoir ni où ni pour quel motif. A genoux surtout elle a du mal à ne pas le rester toujours. Les mains posées l’une sur l’autre sur un appui quelconque. Tel le pied de son lit. Et sur elles sa tête. La voilà donc comme changée en pierre face à la nuit. Seuls tranchent sur le noir le blanc des cheveux et celui un peu bleuté du visage et des mains. Pour un œil n’ayant pas besoin de lumière pour voir. Tout cela au présent. Comme si elle avait le malheur d’être encore en vie.

(…)

 

Le visage reçoit encore les derniers rayons. Sans rien perdre de sa pâleur. Sa froideur. Tangent à l’horizon le soleil suspend sa chute le temps de cette image. C’est-à-dire la terre sa culbute. Les minces lèvres semblent ne plus jamais devoir de desserrer. Mal rentré sous leur suture un soupçon de pulpe. Théâtre peu probable jadis de baisers donnés et reçus. Ou donnés seulement. Ou reçus seulement. A retenir surtout l’infime retroussé des commissures. Sourire ? Est-ce possible ? Ombre d’un ancien sourire souri enfin une fois pour toutes. Telle la bouche mal entrevue aux derniers rayons qui soudain la quittent. Plutôt qu’elle quitte elle. Repartie pour le noir où sourire toujours. Si de sourire il s’agit.

(…)

Absence meilleur des biens et cependant. Illumination donc repartir cette fois pour toujours et au retour plus trace. A la surface. De l’illusion. Et si par malheur encore repartir pour toujours encore. Ainsi de suite. Jusqu’à plus trace. A la surface. Au lieu de s’acharner sur place. Sur telle et telle trace. Encore faut-il le pouvoir. Pouvoir s’arracher aux traces. De l’illusion. Vite des fois que soudain oui adieu à tout hasard. Au visage tout au moins. D’elle tenace trace.

Parti pas plus tôt pris ou plutôt bien plus tard que comment dire ? Comment pour en finir enfin une dernière fois mal dire ? Qu’annulé. Non mais lentement se dissipe un peu très peu telle une dernière traînée de jour quand le rideau se referme. Piane-piane tout seul où mû d’une main fantôme millimètre par millimètre se referme. Adieu adieux. Puis noir parfait avant-glas tout bas adorable son top départ de l’arrivée. Première dernière seconde. Pourvu qu’il en reste encore assez pour tout dévorer. Goulûment seconde par seconde : Ciel terre et tout le bataclan. Plus miette de charogne nulle part. Léchées babines baste ? Non. Encore une seconde. Vide qu’une. Le temps d’aspirer ce vide. Connaître le bonheur.

Mal vu mal dit, Minuit, 1981

« Assis une nuit à sa table »

Assis une nuit à sa table la tête sur les mains il se vit se lever et partir. Une nuit ou un jour. Car éteinte sa lumière à lui il ne restait pas pour autant dans le noir. Il lui venait alors de l’unique haute fenêtre un semblant de lumière. Sous celle-là encore le tabouret sur lequel jusqu’à ne plus le pouvoir ou le vouloir il montait voir le ciel. S’il ne se penchait pas au-dehors pour voir comment c’était en dessous c’était peut-être parce que la fenêtre n’était pas faite pour s’ouvrir ou qu’il ne savait que trop bien comment c’était en dessous et ne désirait plus le voir. Si bien qu’il se tenait tout simplement là au-dessus de la terre lointaine à voir à travers la vitre ennuagée le ciel sans nuages. Faible lumière inchangeante sans exemple dans son souvenir des jours et des nuits d’antan où la nuit venait pile relever le jour et le jour la nuit. Seule lumière donc désormais éteinte la sienne à lui celle lui venant du dehors jusqu’à ce qu’elle à son tour s’éteigne le laissant dans le noir. Jusqu’à ce que lui à son tour s’éteigne.

Soubresauts, Minuit, 1989

Remonter en haut de la page


Mireille Petit © - Tous droits réservés - 2009