
POESIES de Pierre Louÿs
La poésie est une fleur d’Orient qui ne vit pas dans nos serres chaudes. La Grèce elle-même l’a reçue d’Ionie, et c’est de là aussi qu’André Chénier ou Keats l’ont transplantée parmi nous, dans le désert poétique de leur époque ; mais elle meurt avec chaque poète qui nous la rapporte d’Asie. Il faut toujours aller la chercher à la source du soleil.
Pierre Louÿs
ISTHI
Germe d’un être ailé, prends ton vol en toi-même.
Sois viril. De chair et d’esprit, soit plus qu’humain.
Ne ferme pas les yeux pour murmurer : « On m’aime ».
Le mot digne d’un homme est : « J’aime ». Offre ta main.
Et si dans les ravins les rats veulent te mordre,
Si ta marche se heurte au fer dans le taillis,
Que ta gorge et tes os reforgent le mot d’ordre.
Le premier qui fut Dieu savait dire : « Je suis ».
Le désir n’ est désir mon fils, que s’il féconde
La forme du futur : telle Isis que tu veux.
Sculpte. Crée au marteau les merveilles du monde :
Le visage, l’œil pur, la bouche ou les cheveux.
Sens frémir le flanc d’ombre ou la chaleur du torse.
Ecoute respirer les doigts évanouis.
Maître et cœur de ton cœur, fais foudre de ta force.
Le premier qui fut Dieu savait dire : « Je suis ».
Choisis ce que tu hais comme ce qui t’embrasse.
N’étreins pas d’ennemis sans beauté. Reste fier.
Le Titan peut toucher du pied Dzeus qu’il terrasse.
Adore entre tes doigts le souvenir d’hier.
Puis, quand l’œuvre des jours surgit de leur silence,
Exalte alors le monstre obscur que tu poursuis ;
Fais rugir de ton vers le lion sur ta lance.
Le premier qui fut Dieu savait dire : « Je suis ».
Solitude à jamais. Et mystère. Soit l’Arbre
Sans nom. Mais pour ceux-là qui respectent les nuits,
Apparais tout vivant plus ferme que ton marbre.
Le premier qui fut Dieu savait dire : « Je suis ».
PEGASE
A José Maria de Hérédia
De ses quatre pieds purs faisant feu sur le sol,
La bête chimérique et blanche s’écartèle,
Et son vierge poitrail qu’homme ni dieu n’attelle
S’éploie en un vivace et mystérieux vol.
Il monte, et la crinière éparse en auréole
Du cheval décroissant fait un astre immortel
Qui resplendit dans l’or du ciel nocturne, tel
Orion scintillant à l’air glacé d’Eole.
Et comme au temps où les esprits libres et beaux
Buvaient au flot sacré jailli sous les sabots
L’illusion des sidérales chevauchées,
Les poètes en deuil de leurs cultes perdus
Imaginent encor sous leurs mains approchées
L’étalon blanc bondir dans les cieux défendus.
CHRISIS
Quelle palleur dépourpre ce sein beau
Qui per à per combat avec l’aurore ?
Ronsard
De l’or crespé couleur coucou
Voit-on que la mer s’exténue
Pour ce frisson d’albe ombre nue
Pantelante et qui se découd ?
Surent jamais les dents jusqu’où
L’experte flamme s’insinue ?
Les ongles d’or l’ont-ils connue
La paix des bras autour du cou ?
Et toutefois sur les pensées
O les aurores détressées
En somptueux vols de parfums
La morsure à vierge victoire
L’éveil de tous les cœurs défunts !
APHRODITE
O déesse en nos bras si tendre et si petite,
Déesse au cœur de chair, plus faible encor que nous,
Aphrodite par qui toute Eve est Aphrodite
Et se fait adorer d’un homme à ses genoux,
Toi seule tu survis après le crépuscule
Des grands Olympiens submergés par la nuit.
Tout un monde a croulé sur le tombeau d’Hercule,
O beauté ! tu reviens du passé qui s’enfuit .
Telle que tu naquis dans la lumière hellène,
Tu soulèves la mer, tu rougis l’églantier,
L’univers tournoyant s’enivre à ton haleine
Et le sein d’une enfant te recueille en entier.
Telle que tu naquis des sens de Praxitèle
Toute amante est divine, et je doute, à ses yeux,
Si le ciel te fait femme ou la fait immortelle,
Si tu descends vers l’homme ou renais pour les dieux.
|