Les Hamadryades de Chris


LA FORET DES NYMPHES


Poèmes  de Pierre LOUYS (1870 – 1925)
Aux Editions du Livre


Pierre Louÿs naquit à Gand (Belgique) le 10 décembre 1870 et fut l’un des écrivains les plus brillants du XIXe siècle. Il connut la gloire littéraire tout jeune, à 26 ans, lors de la publication de son roman « Aphrodite », qui eut un succès éclatant tant auprès des lettrés que dans le grand public. Pierre Louÿs est certainement un prosateur de grand style, un des meilleurs de son époque, mais sa poésie est sans doute encore plus parfaite que sa prose ; c’est comme poète qu’il entrera dans l’immortalité. Des vers comme Isthi, les Stances, Pervigilium  Mortis et les derniers vers sont d’une magnifique et pure beauté ; ils font partie des grands chefs-d’œuvre de la poésie française. Il est décédé à Paris le 6 juin 1925.

 

L’Aube de la Lune

Regarde la naissance ardente de la lune,
O Stulcas ! c’est un cœur qui répand sur les eaux
Le sang d’une aube horrible au sommet des roseaux
Où  Syrinx va gémir à sa triste fortune.

Les ombres des palmiers s’éveillent, et chacune
Traîne deux fils de flamme à ses obscurs fuseaux,
Et les crins du centaure et l’aile des oiseaux
Se haussent, alourdis d’une pourpre importune.

Le bruit des palmes doux comme la pluie en mer
Verse une onde altérée à la ferveur de l’air ;
Tout ruisselle et se perd goutte à goutte…Respire,

Stulcas, la lune est pure et le ciel plus clair
Notre bouc irrité par le vol du vampire
Se cabre dans l’orgueil d’échapper à la nuit.

 

 

Les Hamadryades

                            I

Elles marchent dans l’herbe et boivent aux ruisseaux,
Celles qu’un destin clair fit nymphes des prairies.
D’autres, essaim lucide, âmes des eaux fleuries,
Nagent sous nos cent bras, croisés en noirs arceaux.

Nous, des arbres plaintifs gardiennes enchainées,
Nudités en péril du jour insidieux,
Nous dressons dans le vent du matin, vers les dieux,
Nos mains vertes, de pluie et de fraîcheur baignées.

Maître des foudres, Dzeus sauveur, te verrons-nous
Frapper l’arbre mortel qui ferme nos genoux
Et livrer la terre ivre à nos jambes écloses ?

Connaîtrons-nous les grands horizons nébuleux,
L’eau du fleuve, le lac de lumière, les roses
Et l’humide sommeil, les champs profonds et bleus…

                                      II

Des sylvains et des pans se souvient-elle encore
Qui troublaient tout le bois de leur bonds turbulents ?
Un soir, avec le thyrse et les tambourins blancs,
La danse des pieds nus a suivi Terpsichore.

Solitaire, et pleurant la sève de ses yeux,
L’hamadryade aux vents livre ses mains rameuses.
Les fleurs ne meurent plus du repos des dormeuses.
Le chêne se verdit d’un lierre injurieux.

Soudain, sautant l’eau vive au gué des pierres plates,
Le Chèvre-pieds lascif qui tremble sur ses pattes
Etreint le corps flexible, arborescent et frais.

Il  le courbe, et la nymphe hostile se révulse,
Quand le frémissement fugitif des cyprès
Répond au frisson bref de l’Aegipan bisulce.

                                      III

Les arbres des forêts sont des femmes très belles
Dont l’invisible corps sous l’écorce est vivant.
La plus pure eau du ciel les abreuve, et le vent
En séchant leurs cheveux les couronne d’ombrelles.

Leur front n’est pas chargé de la tour des Cybèles :
L’ombre seule des fleurs sur leur regard mouvant
Retombe, et, le long de leurs bras se poursuivant,
Tournent les lierres verts qu’empourprent les rubelles.

Les arbres des forêts sont des femmes debout
Qui le jour portent l’aigle et la nuit le hibou
Puis les regardent fuir sur la terre inconnue :

La rapide espérance et le rêve incertain
S’envolent tour à tour de leur épaule nue
Et la captive en pleurs s’enracine au destin.

 

La Nuit

Elle se baigne avec sa grande urne de grès
A l’abri des rocs noirs dans un lac d’Arcadie,
Eau glaciale où meurt le suprême incendie…
Elle se baigne avec l’image des forêts.

Son long ventre émergé mollement du marais
Respire en secouant ses colliers d’eau verdie.
Elle regarde fuir une moire agrandie,
Trouble du ciel inverse et flot sur les cyprès.

Elle a froid. Le serein perle sur sa peau brune.
Ses yeux d’acier furtif se remplissent de lune.
Elle attend que sur l’eau meure le dernier bruit…

Puis détournant les yeux vers sa douteuse épaule,
Elle, de ses doigts longs comme des fleurs de saule,
Tord ses cheveux obscurs d’où ruisselle la nuit.

Londres, Ier juillet 1893

 

 

La Nasarde

D’un seul bond ! enfourchant la nuque du satyre,
La nymphe rit, s’assied, cambre ses lestes reins,
Frotte son petit ventre au col couvert de crins
Et, les pieds en avant, toute souple, s’étire.

Pan surpris fait un pas. Il chancelle. Assourdi,
Aveuglé dans l’étau des cuisses frémissantes,
L’horrible dieu chéri par les adolescentes
Voûte son large dos musculeux et grandi.

Il  la porte. Elle rit, danse du bout des hanches,
S’accoude au crâne hirsute, effeuille au vol les branches,
Penche à l’ombre son front couronné de soleil,

Risque un œil par-dessus les deux cornes, se montre,
Et son pied familier nargue d’un coup d’orteil
Le monstre du désir qui monte à sa rencontre.

 

 

Le pêcheur

C’est un lac vert, toujours dominé par le chant
D’un dieu qui l’assombrit de toute sa personne.
Les joncs que Hadès fauche et qu’Artémis moissonne
Y luisent, plus pressés que les herbes d’un champ.

Un satyre debout et noir sur le couchant,
Portant le trident mince et la creuse nassonne,
Au bord de l’eau fertile où le cygne frissonne,
Guette la carpe brusque et le carquin méchant.

Il pêche, mais le bras des naïades ondoie,
Rassemble tour à tour et disperse la proie,
Nage, fuit, trouble l’eau nocturne, disparaît,

Et le filet qui sort de la fraîcheur lacustre
Ne jette sur la berge au bouc de la forêt
Qu’un insecte, écrasé dans les ongles d’un rustre.

8 mai 1894

 

Les petites faunesses

Deux faunesses, parmi l’ombre et les herbes bleues,
Se poursuivent au clair de lune, vers la source.
Leurs croupes lestes que bouleverse la course
Retroussent les poils ronds de leurs petites queues.

Elles galopent, et leurs sveltes pieds de chèvres
Vont, déchirant les fleurs et sautant les racines.
Elles ont aux cheveux, étant un peu cousines,
Mêmes cornes d’écaille, et même flamme aux lèvres.

Mais voici l’eau, qui sort d’une caverne noire…
Elles grimpent gaîment, se culbutent pour boire,
Trempent leurs seins aigus entre les hautes pierres,

S’élancent, battent l’air de leurs pieds que prolongent
Les ombres, et, pressant leurs mains sur leurs paupières,
Du sommet des rocs, dans la cataracte, plongent.

 

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Mireille Petit © - Tous droits réservés - 2009