
LES MOTS
Vercors et Els Baekelandt
Parution : 2004
Editions Alternatives
Quatrième de couverture :
En ce jour d’été 1944, Luc, caché sur une colline, assiste impuissant au massacre d’Oradour-sur-Glane tandis qu’un officier allemand peint la beauté du paysage. Quand les cris se sont tus, l’officier est heureux : »…aujourd’hui, dit-il, j’ai enrichi l’humanité d’une beauté nouvelle. Le reste est silence ». Pour Luc, au contraire, poète avant le drame et tentant de mettre un nom sur les corps calciné, le bruit et la fureur ne font que commencer. Les mots, désormais, ne seront plus jamais les mêmes…
Vercors condense ici nombre des interrogations qui l’ont saisi au sortir de la seconde guerre Mondiale. Qu’en est-il de l’art face à la barbarie ? Qu’en est-il de notre humanité ? Le travail d’Els Baekelandt donne toute sa force déchirante à ce texte d’une éternelle actualité.
Préface de Rita Barisse –Vercors
L’origine des Mots
Vercors écrivit Les Mots sans les mois qui suivirent la libération quoique la plaquette parut aux éditions de Minuit en 1947 seulement.
C’est en 1944 qu’il apprit, par le témoignage de Georges Duhamel dans Les Lettres françaises clandestines (repris par Eluard dans L’Eternelle Revue), le massacre d’Oradour -sur-Glane. Vercors le résume ainsi dans la bataille du silence : « Tous les habitants d’Oradour sont réunis devant la mairie. On commence par emmener tous les hommes pour les tuer. Et tandis qu’on incendie les maisons une à une, les femmes et les enfants, les vieux sont poussés dans l’église arrosée d’essence, et ils brûlent tout vifs. Le lendemain, le maréchal chef de l’Etat s’en va saluer les victimes d’un bombardement britannique. D’Oradour, pas un mot. »
Et Vercors rappelle le cri de jean Tardieu (dans l’Honneur des poètes, publié par les éditions de Minuit) : « Puisque les morts ne peuvent plus se taire, Est-ce aux vivants à garder le silence ? »
Or, parmi les poètes français réfugiés dans la lointaine Amérique, il y avait ceux qui trouvaient le silence plus noble. Ils ne comprenaient pas que leurs anciens compagnons surréalistes se fussent engagés dans la résistance et eussent ainsi renié leur commune position « au dessus de la mêlée ». L’un d’eux, Benjamin Péret, publia un pamphlet intitulé Le déshonneur des poètes, dans lequel il fustigeait Paul Eluard pour avoir trahi leur ancienne foi surréaliste.
Vercors essaya de comprendre comment un homme, un artiste, un poète peut conserver une hautaine indifférence devant le massacre des ses semblables. Et il se dit qu’à des milliers de kilomètres les cris ne parvenaient peut-être pas à se faire entendre…
Question de distance. Il imagina alors un tel poète « dégagé », pour lequel cette distance serait tout d’un coup abolie. Et il écrivit Les Mots.
Le carnage d’Oradour-sur-Glane eut lieu le 10 juin 1944. Vercors est décédé le jour anniversaire du massacre, en 1991.
Rita Barisse-Vercors
Vercors, de son vrai nom Jean Bruller (1902-1991), est surtout connu dans l’entre-deux-guerres, pour son travail d’illustrateur. Ce pacifiste dans l’âme voit toutes ses convictions ébranlées durant le second conflit mondial. Il entre dans la Résistance, publie clandestinement Le silence de la mer et fonde les éditions de Minuit. Le petit roman connaît un retentissement énorme et devient un des symboles de la résistance intellectuelle à l’occupant. Après la guerre et pour rendre compte de sa vision du monde, Vercors choisira plutôt l’écriture que le dessin, publiant plusieurs ouvrages qui témoignent chacun de son combat contre toutes les atteintes faites à la dignité de l’homme.
Els Baekelandt est née le 4 juillet 1963 en Belgique. Elle vit et travaille à Paris en tant que graphiste et calligraphe free-lance. Elle met son talent au service de grandes entreprises comme l’Ambassade des Etats-Unis, Olivier Dassault, Art & Métiers du Livre, Mauboussin, les éditions Fanon…Parallèlement à ses activités de graphiste, elle consacre beaucoup de temps à la calligraphie gestuelle abstraite, ainsi qu’au livre d’artiste, et expérimente une multitude de techniques différentes. Les calligraphes d’Els Baekelandt sont proches de la peinture ; ses compositions se présentent comme des acquarelles, des pastels, des gouaches, des gravures ou des monotypes.
Oradour
Sourires du ciel des feuilles
De tant de fleurs et de miel
Sourires que la main cueille
Dans l’herbe et dans le soleil
Sourires blancs sur le seuil
Et dans la main de l’enfant
Sourires verts pénétrants
De la mer Et ceux des pierres
perpétueuses lumières
de la ferveur et la foi
Sourires du fond des bois
Où les ailes de couleur
Battent l’effroi sans la peur
Sourires des fronts des doigts
Et des chevelures douces
Sourires des fruits des mousses
Du tendre bruit de la soie
Sourires blonds invisibles
De tant d’indicibles dons
Sourires de nos pardons
Jardins des âmes sensibles
Tremblants sourires d’alarme
Dans les larmes de l’amour
Sourires profonds sans armes
Sourires du fond des jours
Sourires au bord des années
Douceurs pures et ornées
Prenant la forme du cœur
Sourires des routes folles
Enlaçant le sol vainqueur
De tant de sourdes corolles
Sourires enfin sourires
Doucement purs et sans limites
Que tant de lèvres imitent
On vous a tués
Tordus Effacés Rompus
Il a suffi d’un sourire
Sur un visage de chair
Un sourire un seul sourire
Un gai sourire de chair
De ceux que le cœur attend
De ceux que le cœur attend
Un sourire qui prétend
Que tous les hommes sont frères
Il adressait ce sourire
A des enfants à leurs mères
Et c’était leur bourreau.