… BLEUE COMME UNE ORANGE

Auteur : Paul ELUARD

Calligraphies d’Hélène Favier

Parution : 2002

Editions Alternatives


Quatrième de couverture

Les vingt- neuf poèmes présentés ici sont tirés du recueil L’Amour, la poésie publié par Eluard au printemps de 1929 et dédié à sa femme Gala. Pour illustrer ce chant d’amour, la calligraphe Hélène Favier s’est tout naturellement laissée porter par les mots. Les voir ainsi mis en images avec une telle sobriété, presque dénuement, rend à la poésie d’Eluard toute sa bouleversante évidence. Peu de mots en vérité – yeux, amour, désir, nuit, attente… - qui se répondent en écho de poème en poème pour dire simplement la joie et la douleur d’aimer.

 

Extraits du livre :

 

Préface

L’Amour, la poésie (1), dédié à Gala, la femme du poète, paraît en mars 1929. La même année, le numéro 12 de la Révolution surréaliste consacre une enquête à l’amour et interviewe Eluard sur le sujet. A la question : « Quelle sorte d’espoir mettez-vous dans l’amour ? », le poète répond : « L’espoir d’aimer toujours quoiqu’il arrive à l’être que j’aime. » Quoiqu’il arrive…peut-être aussi parfois, le désamour de l’autre…

Paul Eluard a épousé Helena Dmitrievna Diakonova dite Gala en 1917. Il l’avait rencontrée en 1912, au sanatorium de Clavadel en Suisse où tous deux étaient hospitalisés. Durant l’été 1929, le couple est invité chez Dali à Cadaquès. Pour la pemière fois, Gala rencontre le peintre dont elle va bientôt partager la vie. En 1930, la séparation entre les deux époux est consommée.

Mais au printemps de 1929, Eluard ouvre encore son recueil par cette dédicace (2) « A Gala, ce livre sans fin ». Pourquoi sans fin ? Pour réaffirmer haut et fort que l’amour pour l’aimée est – et sera (quoi qu’il arrive) –sans limite ? Pour dire que l’amour fait corps avec la poésie, qu’il en est l’éternel et indissociable miroir ? Pour…Le poète ne dit pas, il laisse lire, il est, disait Eluard, celui qui inspire bien plus que celui qui est inspiré, et dans cet espace d’infinie liberté, chacun met ce qu’il veut…

La calligraphe Hélène Favier s’est tout naturellement laissée porter par les mots. Les voir ainsi mis en images avec une telle sobriété, presque dénuement, rend à la poésie d’Eluard toute sa bouleversante évidence. Peu de mots en vérité –yeux, amour, désir, nuit, attente… - qui se répondent en écho de poème en poème pour chanter simplement l’amour d’une femme.

« Par cette aisance dans le dépouillement, écrit André Pierre de Mandiargues (3), les premiers recueils poétiques d’Eluard sont assez curieusement détachés de la poésie surréaliste de la même époque… » Et il est vrai qu’ici, le merveilleux ne naît pas de ce dérèglement du réel si cher aux chantres du surréalisme, mais plutôt d’une réalité transfigurée. En écrivant « La terre est bleue comme une orange », le poète nous donne à voir (4) non pas un autre monde mais le monde autrement. Et si cette étrange affirmation a fait – et continue à faire – le tour de la Terre, c’est qu’elle porte en elle une évidence poétique que chacun d’entre nous peut s’approprier, accomplissant ainsi, sans le savoir, le vœu d’un poète qui clamait haut et fort, à la suite de Lautréamont, que la poésie doit être faite par tous, non par un.


Il ne faut pas de tout pour faire un monde

Il faut

Du bonheur et rien d’autre (5)


C’est cela aussi lire et relire Eluard.

Sabine Bledniak




  1. « Ce titre me fut donné par ma fille en 1928 (elle avait alors dix ans). Je lui avais demandé après lui avoir modestement lu quelques-uns des poèmes. » Cette mention, de la main de l’auteur, figure sur l’exemplaire conservé à la Bibliothèque nationale in notes Paul Eluard, œuvres complètes, Bibliothèque de la Pléiade, 1968.

  2. L’exemplaire donné à Gala porte cette dédicace autographe de la main d’Eluard : « Tout ce que j’ai dit, Gala, c’était pour que tu l’entendes. Ma bouche n’a jamais pu quitter tes yeux. »

  3. Préface à l’édition de Capitale de la Douleur, Gallimard, 1966.

  4. Donner à voir, titre d’un recueil paru en 1939.

  5. In Le Château des pauvres, Poésie ininterrompue, 1952.


L’AMOUR, LA POESIE


I

A haute voix

L’amour agile se leva

Avec de si brillants éclats

Que dans son grenier le cerveau

Eut peur de tout avouer.


A haute voix

Tous les corbeaux du sang couvrirent

La mémoire d’autres naissances

Puis renversés dans la lumière

L’avenir roué de baisers.


Injustice impossible un seul être

Est au monde

L’amour choisit l’amour sans changer

De visage.


II

Ses yeux sont des tours de lumière

Sous le front de sa nudité.

A fleur de transparence

Les retours de pensées

Annulent les mots qui sont sourds.

Elle efface toutes les images

Elle éblouit l’amour et ses ombres rétives

Elle aime – elle aime à s’oublier.



III


Les représentants tout- puissants du désir

Des yeux graves nouveau-nés

Pour supprimer la lumière

L’arc de tes seins tendu par un aveugle

Qui se souvient de tes mains

Ta faible chevelure

Est dans le fleuve ignorant de ta tête

Caresses au fil de la peau

Et ta bouche qui se tait

Peut prouver l’impossible.


IV


Je te l’ai dit pour les nuages

Je te l’ai dit pour l’arbre de la mer

Pour chaque vague pour les oiseaux

Dans les feuilles

Pour les cailloux du bruit

Pour les mains familières

Pour l’œil qui devient visage ou paysage

Et le sommeil lui rend le ciel

De sa couleur

Pour toute la nuit bue

Pour la grille des routes

Pour la fenêtre ouverte pour un front

Découvert

Je te l’ai dit pour tes pensées pour

Tes paroles

Toute caresse toute confiance

Se survivent.


V


Plus c’était un baiser

Moins les mains sur les yeux

Les halos de la lumière

Aux lèvres de l’horizon

Et des tourbillons de sang

Qui se livraient au silence.

……

 

 

XXIII

 

Voyage du silence

De mes mains à tes yeux

Et dans tes cheveux

Où des filles d’osier

S’adossent au soleil

Remuent les lèvres

Et laissent l’ombre à quatre feuilles

Gagner leur cœur chaud de sommeil.



XXIV

 

L’habituelle

Joue bonjour comme on joue l’aveugle

L’amour alors même qu’on y pense à peine

Elle est sur le rivage et dans tous les bras

Toujours

Les hasards sont à sa merci

Et les rêves des absents

Elle se sait vivante

Toutes les raisons de vivre.

 


XXV

Je me suis séparé de toi

Mais l’amour me précédait encore

Et quand j’ai tendu les bras

La douleur est venue s’y faire plus amère

Tout le désert à boire

Pour me séparer de moi- même.


XXVI

J’ai fermé les yeux pour ne plus rien voir

J’ai fermé les yeux pour pleurer

De ne plus te voir.

Où sont tes mains et les mains

Des caresses

Où sont tes yeux les quatre volontés

Du jour

Toi tout à perdre tu n’es plus là

Pour éblouir la mémoire des nuits.

Tout perdre je me vois vivre.



XXVII

Les corbeaux battent la campagne

La nuit s’éteint

Pour une tête qui s’éveille

Les cheveux blancs le dernier rêve

Les mains se font jour de leur sang

De leurs caresses

Une étoile nommée azur

Et dont la forme est terrestre

Folle des cris à pleine gorge

Folle des rêves

Folle aux chapeaux de sœur cyclone

Enfance brève folle aux grands vents

Comment ferais-tu la belle coquette

Ne rira plus

L’ignorance l’indifférence

Ne révèlent pas leur secret

Tu ne sais pas saluer à temps

Ni te comparer aux merveilles

Tu ne m’écoutes pas

Mais ta bouche partage l’amour

Et c’est par ta bouche

Et c’est derrière la buée de nos baisers

Que nous sommes ensemble.


XXVIII

Rouge amoureuse

Pour prendre part à ton plaisir

Je me colore de douleur.

J’ai vécu tu fermes les yeux

Tu t’enfermes en moi

Accepte donc de vivre.

Tout ce qui se répète est

Incompréhensible

Tu nais dans un miroir

Devant mon ancienne image.



XXIX

Il fallait bien qu’un visage

Réponde à tous les noms du monde.



Poète de l’amour et de l’engagement politique, Paul Eluard (1895 – 1952) est sans doute l’une des figures poétiques les plus connues et les plus marquantes du XXe siècle.

D’abord dadaïste, il quitte ce mouvement pour fonder, avec Aragon et Breton, le surréalisme en 1924.

Marqué par l’horreur de la Grande Guerre, il est un pacifiste convaincu et s’oppose farouchement à la montée du fascisme en Europe. Il adhère au parti communiste dont il sera exclu en 1933 suite à une divergence d’opinions avec Louis Aragon. Pourtant, il ne renoncera jamais à sa lutte antifasciste, comme en témoignent ses prises de position durant la Seconde Guerre mondiale.

En 1936, Eluard écrit dans L’Evidence poétique : « Le temps est venu où tous les poètes ont le droit et le devoir de soutenir qu’ils sont profondément enfoncés dans la vie des autres hommes, dans la vie commune ». La vie comme l’œuvre du poète montrent avec éclat que cette affirmation était plus qu’un simple credo…


Hélène FAVIER

Née en 1971, elle vit à Beauvais.

Elle est sortie major de sa promotion à la Reigate School of Art and Design de Londres, où elle s’est formée en calligraphie héraldique, graphisme, design et histoire de l’art.

Elle anime des ateliers de calligraphie latine au sein de l’association Cré’Art.

Aux éditions Alternatives, dans la même collection Pollen, Hélène Favier a illustré La chambre à dormir dehors sur des textes de Colette.

 

Remonter en haut de la page


Mireille Petit © - Tous droits réservés - 2009